Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !

8 septembre 2020

à J. W. K.

Suis la vague sur le pli de l’eau. Pars, ne te retourne pas. Hier est mort.

Des abysses a jailli le chant de la sirène, limpide et sincère, pur et franc.

Le temps, hélas, s’étiole et file… Laisse ma voix éclairer ce jour, il est si beau

Fuis les mystères qui séduisent et trompent ton coeur esseulé

L’horizon ne borne plus le regard. Vois plus loin

Saute, abandonne-toi. Tu es le lion intrépide et confiant

Sur l’écume du fjord, des poussières d’éternité ont scintillé; une dernière fois, sur l’écume du fjord, l’hymne s’est élevé :

Hallelujah, Hallelujah, l’étoile guide tes pas. Hallelujah, Hallelujah, c’est si beau de s’aimer.

Le titre est en hommage au Cimetière marin de Paul Valéry et de ma chère amie Monique Le Pailleur. Ce poème a été écrit en respectant les contraintes définies par l’Oulipo. Dans ce cas précis, il s’agit de la contrainte du bel absent.

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À l’aube de ta bouche

27 juillet 2020

À J. W. K.

Heureux les amants séparés
Et qui ne savent pas encor’
Qu’ils vont demain se retrouver
Heureux les amants séparés

Heureux les amants épargnés
Et dont la force de vingt ans
Ne sert à rien qu’à bien s’aimer
Heureux les amants épargnés

Heureux les amants que nous sommes
Et qui demain loin l’un de l’autre
S’aimeront s’aimeront
Par-dessus les hommes

Heureux, Jacques Brel

J’ai marché sur le chemin dans la lande déserte en direction des falaises de craie. Leur blancheur immaculée sous la Lune faisait comme un linceul qui se dressait contre les flots noirs de l’océan. Il y avait le vent agitant les bruyères et sifflant sur l’écume. Il y avait le tumulte de la nature sauvage et indomptée. Il y avait mon coeur battant la chamade. Que trouverais-je au bout du chemin? Quel avenir pour moi, désormais?

Une étoile avait brillé plus fort un court instant dans le ciel. Était-ce le signe de la mort d’un monde ou l’étincelle qui précédait la naissance d’un nouveau?

Je marchais lentement, sans craindre la morsure du vent sur ma peau à peine couverte ni les bruits étranges et inquiétants qui surgissaient de nulle part. Tu m’avais donné rendez-vous.

Sur le chemin sinueux qui menait à la baraque, mes sandales laissaient leurs empreintes quelques instants : des traits en forme de flèches qui n’indiquaient qu’une direction. Avancer, un pas devant l’autre, portée par la patience; encore quelques mètres et j’y serais.

La chaumière était là depuis des centaines d’années, tenant encore debout, malgré tout. Elle avait une allure singulière avec ses murs légèrement inclinés, ses volets bleus dépareillés et son toit de chaume dans lequel les linottes avaient fait leur nid. À l’intérieur, ses murs étaient imprégnés de l’odeur des embruns et la fraîcheur qui y régnait apaisait les esprits les plus échauffés.

Tu m’attendais, assis sur le petit banc de pierre, ta silhouette se découpait sur le mur de grès. Calme et silencieux comme à ton habitude, ton regard suivait ma progression. Chacun de mes pas me rapprochait de ton désir.

Plus qu’un mètre. Je me suis arrêtée. Tu t’es levé. Nous sommes restés un long moment nous fixant intensément, sans dire un mot. Le vent faisait danser l’étoffe de ma robe me donnant l’aspect irréel d’une fée. Tu as dit : «Tu es belle, Pili Pili, et la Lune donne une couleur plutôt jolie à tes cheveux.»

Tu m’as tendue la main et m’a attirée contre toi et puis tu m’as enveloppée de tes bras. Il faisait bon, là… Mon nez dans ton cou, ma tête contre ton épaule forte et rassurante. Mes yeux se sont mouillés. J’étais comme une enfant avec un chagrin si grand… Tes bras m’ont serrée plus fort, ta main caressait doucement mes cheveux. «Laisse-toi aller, Alice. Tout va bien maintenant. C’est fini. Tout va bien aller maintenant.»

Tu m’as portée jusqu’à la chambre. Lentement, tu as fait glisser ma robe. La pâleur de ma peau contrastait avec l’ébène de la tienne. J’ai pris ton visage entre mes mains comme un joyau précieux. «Tu es beau.»

J’ai posé mes lèvres délicatement sur les tiennes et je les ai embrassées. J’ai pris mon souffle à l’aube de ta bouche. Dans nos regards, le reflet étourdissant d’un amour fou.

Et puis… les minutes et les heures ont tourné sur le cadran de la vieille horloge de la cuisine. Seul le carillon marquait le passage du temps. Nous, on s’en foutait du passé. On se conjuguait au présent et au futur. On se buvait, on se dévorait, on n’était plus qu’un jusqu’à ce que la jouissance nous laisse pantelants, mais repus, comblés.

Nous avons traversé la nuit et le jour ainsi. Et puis d’autres encore….

Avant de nous quitter, je t’ai demandé de ma petite voix : «C’est ça, vivre d’amour et d’eau fraîche ?» Tu as répondu avec un baiser.

Je n’avais jamais connu un tel bonheur.

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Connais-toi toi-même ou une histoire d’Épiphanie, de galette des rois, de croyances limitantes et de restauration de planchers

13 janvier 2020

Pixabay

« Beaucoup de souffrance, beaucoup de malheur surviennent lorsque vous tenez pour vraie chaque pensée qui vous vient en tête. Ce ne sont pas les situations qui vous rendent malheureux. Elles peuvent vous causer de la douleur physique, mais sans plus. Ce sont vos pensées qui vous rendent malheureux, dont vos interprétations, les histoires que vous vous racontez. » Eckhart Tolle

 

Petite confidence pour débuter ce récit : depuis mon enfance, j’adore la première semaine de janvier parce qu’on y fête l’Épiphanie, aussi connue sous le nom de fête des Rois Mages. Quand j’étais petite, j’étais fascinée par cette histoire de sages venus d’Orient guidés dans le désert de Judée par une étoile pour trouver un enfant nouveau né. C’était les rois mages : Melchior, Balthazar et Gaspard. Nous étions trois enfants chez nous et chacun de nous avait donc son roi mage à installer dans la crèche.

Autre tradition familiale, on célébrait cette fête en mangeant brioches ou galettes des rois à la frangipane où était cachée une fève. Celui qui tirerait la fève serait désigné roi ou reine. Chaque année, ma mère nous confectionnait donc une galette et il n’était pas rare qu’on tire les rois même à plusieurs reprises au cours du mois de janvier. Autre raison gourmande pour que j’adore cette fête, moi qui raffole de la frangipane. Merci d’ailleurs à Marie de Médicis, la 2e épouse d’Henri IV d’avoir ramené d’Italie la recette! Humm, ce goût exquis d’amandes… Adulte, j’ai poursuivi cette tradition avec mes enfants et, cette année encore, j’ai confectionné une galette à la frangipane. Honneur à la tradition même si question calories, la galette est la championne!

Voilà pour la galette et la fête des rois. Maintenant quel rapport avec les croyances limitantes et la restauration de planchers? Pour la galette, j’avais envie de parler de ce temps de l’année que j’aime bien. Et puis, la galette est dorée, elle représente le soleil et mes planchers sont d’un beau jaune éclatant. Enfin, pour ce qui est des croyances limitantes, c’était le sujet du podcast que j’ai écouté en dégustant une part de galette cette semaine et en contemplant avec fierté le travail accompli sur les planchers de ma maison ancestrale. 

Selon Wikipédia, «la croyance est le processus mental expérimenté par une personne qui adhère à une thèse ou une hypothèse, de façon qu’elle les considère comme vérité, indépendamment des faits, ou de l’absence de faits, confirmant ou infirmant cette thèse ou cette hypothèse. Ainsi, les croyances sont souvent des certitudes sans preuve.» Certaines croyances nous sont utiles et nous aident à fonctionner dans le quotidien. Cependant, d’autres sont limitantes. En effet, ce sont celles qui nous freinent ou nous enferment dans une vision fausse qu’on a sur le monde ou sur nous-même. 

J’ai expérimenté l’une d’entre elles récemment. Depuis 7 ans, je restaure une maison tricentenaire avec l’aide d’artisans chevronnés. C’est génial car j’ai appris énormément grâce à eux. Cependant, avoir recours à ces personnes qualifiées n’est pas toujours possible et j’ai dû réaliser moi-même plusieurs des travaux dont le plus récent était la restauration des planchers de la salle à dîner et de la cuisine. 

Il y a quelques années, l’ébéniste avait redonné son lustre à une grande partie du plancher d’origine de la maison. Voici les opérations successives qu’il avait faites et dont j’ai été témoin : léger sablage afin d’atténuer les imperfections dans les madriers, pose d’un brou de noix (1), pose d’une couche de fond (en l’occurrence une peinture mat orange) au pinceau, pose d’une couche de peinture jaune, également au pinceau, léger sablage pour faire apparaître la sous-couche orange et certains noeuds du bois ou encore usure du plancher à certains endroits passants pour lui donner un aspect vieillot en imitant par exemple des éraflures. Enfin, pose de 2 couches de vernis. Bref, du travail de précision exigeant un certain savoir-faire. Cependant, une partie du plancher était encore à l’état brut et, pour différentes raisons, c’était à moi de terminer le travail. Cependant, depuis plusieurs années, je repoussais l’échéance. Vu que je n’avais pas confiance en moi et comme je suis perfectionniste, j’entretenais la pensée que j’étais incapable de faire ce travail. En effet, j’avais peur de manquer mon coup, ce qui m’obligerait à tout décaper pour tout recommencer et ça, c’était au-dessus de mes forces. En plus, cela confirmerait mon incompétence (or, je n’avais aucune envie de me sentir nulle) et aussi une certaine prétention : quelle idée de croire que, sans expertise, je pouvais arriver à un résultat satisfaisant et comparable à celui de mon artisan! Vous comprendrez donc que je vivais un grand stress à me lancer même si mon ébéniste m’avait donné toutes les indications pour réussir et qu’il me répétait que j’y arriverais sans problème.

Si certains questionnent ce travail en pensant qu’il aurait été plus beau (et surtout moins stressant pour moi) d’avoir un plancher sur le bois naturel, sachez que le plancher coloré à la peinture ou à la teinture artisanale représente davantage la réalité d’autrefois. Comme l’objectif de la restauration était de ramener la maison à son état originel et comme j’avais découvert des madriers peints en jaune en mettant à jour les anciens planchers, j’avais choisi de leur redonner leur patine ancienne. Mais à cette époque, je ne savais pas que ce travail me reviendrait…

https://www.flickr.com/photos/deathtogutenberg/

Ce n’est qu’en écoutant le podcast sur les croyances limitantes que j’ai compris ce qui avait été à l’oeuvre dans mon esprit pendant plusieurs années. Mon cerveau a cultivé la croyance que l’absence d’expertise en matière de restauration de plancher ancien était la cause qui m’empêcherait d’obtenir un résultat satisfaisant ou comparable à celui de mon ébéniste. Bref, pour réussir, je devais être experte et faire aussi bien que lui. Sans ça, pas de salut! J’ai laissé ce blocage mental me brider, me faire douter de mon potentiel. Je me suis donné cette bonne excuse pour ne pas me mouiller parce que j’étais persuadée que j’allais échouer. Au final, je m’étais convaincue que j’étais incapable. Je me suis aperçue en écoutant le podcast que cette pensée, cette croyance, avait eu le pouvoir de détruire ma confiance. Plus je la renforçais par ma peur de l’échec, par ma peur du jugement ou par des causes extérieures, plus je me confortais dans l’idée de mon incapacité et je ne me plaçais assurément pas dans de bonnes dispositions mentales pour le succès. À l’écoute du podcast, quand j’ai accepté qu’il était normal que j’éprouve une certaine difficulté à déconstruire cette croyance qui me faisait vivre ces émotions négatives, mais que mon cerveau avait aussi la faculté d’en manufacturer de nouvelles qui m’apporteraient des émotions positives, le déclic s’est produit.

https://www.flickr.com/photos/oklanica/

Pour redorer mon estime et m’autoriser à avoir une autre opinion de moi-même, j’ai fait la liste de tout ce que j’avais accompli dans la maison depuis des années sans avoir nécessairement une expertise aguerrie. J’ai passé en revue des photos et des publications qui étaient la preuve de mes réussites. Puis forte de ce CV bien rempli avec toutes ces expériences, j’ai inventé un scénario où j’étais l’artisan-ébéniste qui était engagé pour réaliser la restauration du plancher. Au fur et à mesure que j’imitais cette personne, à chaque coup de pinceau, j’ai gagné en confiance et je suis devenue cette personne qui maîtrisait son art. Je me suis visualisée en train d’atteindre mon but. En imaginant le scénario où j’étais le maître d’oeuvre de cette restauration, j’ai même vue ma cliente contente et moi, fière de mon travail.  Et… j’ai réussi! Le plancher est splendide et je porte désormais un regard plus objectif et bienveillant sur moi-même. J’ai remplacé la pensée négative « C’est trop risqué. Je vais me planter. » par une pensée positive « J‘ai des chances de réussir. Il y a des choses que je sais faire et qui sont la preuve de ma compétence. » Je me suis libérée de cette croyance limitante en faisant mienne cette perspective nouvelle.

Pour conclure, ce récit est la preuve que je peux changer mon expérience de vie en changeant mes croyances. Comme Wayne W. Dyer l’a maintes fois répété : une croyance n’est rien de plus qu’une pensée qu’on a pensée encore et encore. Alors, pour terminer sur une note sérieuse mais qui vous fera sourire, saviez-vous qu’en Europe, vers la fin du Moyen âge, des gens, dont le roi de France Charles VI, souffraient d’une maladie mentale qu’on a appelée la psychose du verre. En effet, ils étaient convaincus d’être faits en verre et craignaient de casser en mille morceaux. Cette croyance était telle qu’ils s’empêchaient de faire quoi que ce soit. Ils s’emmitouflaient dans des couvertures ou protégeaient leurs corps avec des coussins et évitaient même tout contact physique! Croyance limitante? Certainement!  

 

Notes

(1)  Le brou de noix est composé à l’origine d’écailles de noix broyées, aujourd’hui des extraits de cassel utilisés pour donner une couleur d’aspect vieilli au bois neuf et imiter les finitions anciennes. Il se dilue à l’eau chaude ou tiède. La dilution permet d’obtenir la teinte souhaitée. Il peut ensuite être laqué, verni, huilé ou ciré.

Lié à: le lac bénit.

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Vers le soleil

28 avril 2011

à Vincent,

Il était une fois, dans un pays inconnu et très lointain, un champ de tournesols qui n’était pas comme les autres. À première vue, certes, même un expert en champ de tournesols se serait fourvoyé et l’aurait classé dans la catégorie CTPC, ce qui signifie dans le jargon des experts «Champ de tournesols de première catégorie». Cependant, si son analyse avait été plus fine et s’il avait su entendre la nature, il aurait perçu une plainte subtile, mélopée étrange qui disait tout son mal de vivre, là au coin droit du champ, proche du vieux cyprès et du petit ruisseau.

 

Qui pleurait sous le soleil provençal? Et surtout, pourquoi ces pleurs?

 

Eh bien ! Laissez-moi satisfaire votre curiosité et vous parler de celui qui aurait voulu être un soleil, mais qui n’était qu’un tournesol.

 

Toute la journée, le tournesol, depuis les premiers rayons du soleil sur l’horizon à l’aurore et jusqu’à ses derniers au crépuscule, suivait la course de l’astre, son idole. Il aurait aimé être comme lui : l’unique, celui que tout le monde attend, que tout le monde célèbre, celui qui réchauffe et qui donne bonne mine, celui qui aveugle et qui étale majestueusement sa puissance dans le ciel comme un monarque sur la terre.

 

Il se lamentait sur son sort qui n’avait fait de lui qu’une pâle réplique du dieu. Il geignait; et dans son langage de méridional, cela ressemblait à ceci : « Peuchère, je ne comprends pas! Pourquoi lui et pas moi ? C’est injuste… »

 

Et il recommençait à pleurer!

 

Les autres tournesols avaient essayé de lui remonter le moral; ils l’avaient consolé, mais désormais ils étaient fatigués de ce pleurnichard qui leur cassait les oreilles. Ses plus proches voisins, tannés de l’entendre, s’étaient résolus à commander une paire de bouchons aux abeilles qui venaient les butiner et, munis de leur cire protectrice, ils pouvaient à loisir, et surtout en paix, se faire dorer la pilule toute la sainte journée sans se soucier des jérémiades de leur comparse.

 

 

Un jour, pourtant, peut-être à cause de ses cris plus forts qu’à l’habitude, le tournesol alerta un voyageur qui passait par là. C’était une fourmi et, comme chacun sait, les fourmis sont des traductrices hors pair, douées pour les langues et les affaires.

 

Chico – c’était le nom de notre fourmi – s’approcha du tournesol et l’apostropha : « Dis donc l’ami, pourquoi pleures-tu ? Es-tu blessé ? As-tu besoin d’aide ? »

 

 

La fourmi n’est pas prêteuse – la cigale l’apprit à ses dépens – mais elle sait donner un coup de main à l’occasion. Le tournesol, surpris que quelqu’un lui adresse la parole, se tut. Ce silence soudain provoqua un léger émoi chez les corolles dorées… Le tournesol tourna ses pétales à gauche, puis à droite.

 

Rien.

 

Il pensa alors à cet instant que c’était son dieu qui daignait enfin l’interpeller…

 

Mais la voix reprit : « Eh, l’ami, je suis là. En bas ! ».

 

Alors le tournesol s’inclina et découvrit au pied de sa tige la minuscule créature : « Ah, c’est toi… », fit-il d’un air déçu.

 

La fourmi, qui avait un certain penchant pour la vantardise, répliqua : « Comment ça ? C’est moi ! Tu te fiches de ma figure, j’espère ! Sais-tu à qui tu parles ? Je suis Chico, la fourmi de Marseille! Et tu as intérêt à t’excuser tout de suite ou… tu vas regretter amèrement tes paroles! »

 

Mais au lieu de provoquer des excuses, les paroles de Chico déclenchèrent un nouveau déluge de plaintes et, devant ce torrent de larmes, la fourmi resta coite. Et ça, je vous jure, parole de conteuse, que faire taire un Marseillais est tout un exploit.

 

La fourmi se fit alors caressante : « Bon, je me suis emportée… Excuse-moi… On oublie ça, d’accord ? Dis-moi plutôt pourquoi tu pleures, peut-être pourrais-je t’aider? »

 

 

Le tournesol expliqua : ce fut long et difficile, car à chaque phrase succédait un sanglot et, finalement, la fourmi comprit que le tournesol rêvait d’être le soleil.

 

Chico était très embêtée, mais l’ingéniosité ne lui faisait pas défaut. Une idée lumineuse lui vint tout à coup : elle devait convaincre le tournesol qu’il était bien mieux d’être tournesol que soleil.

 

Comme le plaidoyer promettait d’être long, Chico s’installa confortablement à l’ombre de la plante aux reflets d’or , se racla la gorge et elle commença : « Vois-tu, je crois que tu n’es pas tant à plaindre. J’ai beaucoup voyagé, crois-moi, et j’ai rencontré des gens bien plus malheureux que toi. Toi, tu as la chance d’être entouré de ta famille; tu as des amis autour de toi avec qui tu peux partager tes peines et tes joies. Regarde-le, lui là-haut, tout seul : personne à qui parler, à qui faire la cour, avec qui jaser de tout de rien, de la pluie et du beau temps. Tu parles d’une vie. Ah ! C’est sûr, il a la paix! La sainte paix même! Mais comme il doit être triste de tout contempler sans pouvoir partager, de tout illuminer sans pouvoir se réjouir avec ceux qu’on aime. Je pense que si le soleil pouvait échanger ta place avec la sienne, il le ferait. »

 

Le tournesol n’avait jamais envisagé son problème sous ce jour, et ses pleurs s’étaient calmés.

 

« En plus, ton soleil n’est pas si puissant que ça. Un nuage peut le cacher; la Lune parfois s’amuse à lui voler la vedette et, s’il pleut, il n’est même plus capable de pointer son nez. J’ajouterais même qu’il a l’air bienfaisant parce qu’il chauffe et permet aux légumes de pousser.  Mais s’il décide de ne plus quitter le ciel, c’est la canicule et la récolte est fichue ! Alors celui que tu adores tant, parfois les hommes le maudissent.»

 

Le tournesol écoutait avec une attention accrue le discours de la fourmi et trouvait que ça faisait pas mal de bon sens.

 

«Faut-il encore pour te convaincre que je te dise que toi, tu réjouis le regard du promeneur quand il te voit, soleil parmi tant de soleils, éclairer son paysage… Que s’il te cueille, tu embelliras sa demeure. Que ta corolle jaune ressemble à un sourire éternel. Que ta place est ici avec les tiens parce que c’est là que ton destin doit s’accomplir. Qu’il est bon d’avoir des rêves, mais qu’ils ne doivent pas t’empêcher de vivre. Que tu es beau parce que tu existes tout simplement et que tu n’as pas besoin d’être un autre pour qu’on t’aime! »

 

Chico, dans ce dernier élan d’exaltation oratoire, s’était levée. Elle resta un instant le bras levé comme Cicéron à la fin d’un discours enflammé devant la plèbe. Ce fut un tonnerre d’applaudissements qui jaillit du champ : les tournesols s’étaient tous reconnus dans cette description, et même le tournesol pleureur criait à tue-tête. Les larmes qui coulaient sur ses pétales n’étaient plus de désolation et de découragement, mais de bonheur et de joie de vivre.

 

 

La soirée qui suivit fut chaude : les tournesols voulaient fêter le sauveur qui leur avait redonné confiance en eux, qui leur avait montré leur beauté et leur importance.

 

Quand la fête fut finie, le tournesol se tourna vers la fourmi, qui déjà reprenait son baluchon pour explorer d’autres contrées, et lui dit d’une voix émue : « Je te remercie pour ta tendresse et ton amour. Sans toi, je n’aurais jamais su que je peux moi aussi apporter du bonheur dans ce monde.»

 

 

La fourmi sourit et lui murmura doucement : « Eh! Petit tournesol, n’oublie pas : nous avons tous le même soleil. Chacun y trouvera sa place et s’y sentira heureux, car chacun peut être un soleil pour le cœur de l’autre. »

 

Merci  à Lauréanne Quenneville pour ses illustrations

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