Le Sazerac, le plus vieux cocktail français d’Amérique

19 juin 2021

Un pessimiste voit un verre à whisky à moitié plein, un optimiste voit un verre à whisky à moitié vide. Moi, je l’aime quand il contient un Sazerac!

Nathalie Couzon

Saviez-vous que même James Bond a renoncé à son Martini lorsqu’il a visité la Nouvelle-Orléans dans Live and Let Die (Vivre et laisser mourir) pour déguster la typique boisson locale! Je vous rappelle la scène : Bond entre dans un bar appelé Fillet of Soul avec son homologue de la CIA, Felix Leiter, et demande un bourbon sans glace. Leiter change la commande pour deux Sazerac en répliquant : « Où est votre sens de l’aventure, James ? C’est la Nouvelle-Orléans, relaxez!»

Live and let die (1973)

Le 23 juin 2008, l’Assemblée législative de la Louisiane a immortalisé ce cocktail en tant que cocktail officiel de la Nouvelle-Orléans. Un musée, The Sazerac House, a même ouvert ses portes en 2019 pour permettre aux curieux de découvrir cette histoire, riche en rebondissements et, il faut bien l’admettre, pour le moins unique pour un cocktail!

C’est l’histoire d’un cocktail…

Alors, voici l’histoire de ce coktail légendaire qui a traversé les siècles. En 1793, dans la partie ouest de l’île d’Hispaniola, qui s’appelait à l’époque Saint-Domingue (et maintenant Haïti), l’esclavage fut aboli, après la rébellion menée contre l’autorité des colons français et riches propriétaires de plantations esclavagistes. Ceux-ci durent quitter l’île et plusieurs d’entre eux se rendirent à la Nouvelle-Orléans (Louisiane) qui était à ce moment sous l’emprise des Espagnols. Antoine Amédée Peychaud, apothicaire et fils de médecin, originaire de Bordeaux en France, était l’un d’eux. Il fit partie de la vague de migration de la révolution de Saint-Domingue vers la Nouvelle-Orléans. Il apporta avec lui une recette aux herbes amères qui, selon certaines versions de l’histoire, était un legs de son père et, selon d’autres, une mixture qu’il aurait lui-même élaborée pour guérir ses patients.

Toujours selon la légende, Peychaud, pour mieux faire passer le «remède» dont l’amertume pouvait rebuter, le mélangeait avec du sucre, un peu d’eau et une bonne rasade de cognac, son préféré, en l’occurrence celui de la maison Sazerac de Forge & Fils, donnant ainsi naissance et son nom au célèbre cocktail emblématique de la ville de la Nouvelle Orléans.

On raconte aussi qu’au milieu du XIXème, plusieurs bars locaux servaient à leurs clients les amers de la pharmacie Peychaud, dont le Sazerac Coffee House, aujourd’hui appelé Sazerac House, dont le propriétaire était agent pour les cognacs et brandys de la maison Sazerac de Forge & Fils.

D’autres récits attribuent la paternité du Sazerac à Thomas Handy, propriétaire du Sazerac Coffee House vers 1871, ou encore à Vincent Miret et Bill Wilkinson dans les années 1890. Mais dans les faits, la première mention connue d’un cocktail Sazerac daterait de mars 1899, lorsqu’un magazine de fraternité, l’Alpha Tau Omega Palm, publie un article où on chante les louanges du fameux cocktail. La recette est également apparue dans un livre intitulé The World’s Drinks and How to Mix Them de William « Cocktail Bill » Boothby en 1900. Pourtant, en 1876, presque les mêmes ingrédients sont cités à l’exception d’un trait d’absinthe au lieu d’un rinçage, dans une recette de cocktail de whisky amélioré du livre de Jerry Thomas, How to Mix Drinks, paru en 1862.

La différence avec la recette des premiers récits est que le cognac aurait été remplacé par du rye whisky pour plusieurs raisons : à compter des années 70, le phylloxéra décime le vignoble français, et notamment le cognaçais. De plus, le whisky de seigle américain plait davantage aux goûts des Américains qui préféraient le « red likker à n’importe quel brandy au visage pâle », mais aussi parce qu’il était difficile de s’approvisionner en brandy français pendant la guerre de Sécession.

La recette évolue encore soi-disant, avec Léon Lamothe, barman d’un autre haut lieu de la Nouvelle-Orléans, qui, à la fin du XIXe siècle, sûrement influencé par la popularité de l’absinthe dans les milieux intellectuels, bohème et tendance de l’époque, ajoute au cocktail un rinçage du verre à l’absinthe, appelée la « Fée verte » pour sa couleur. Ce serait donc Lamothe qui fit du Sazerac ce qu’il est aujourd’hui. Malheureusement, Miret décède en 1899 et Wilkinson en 1905 et ne laissent aucun écrit pour infirmer l’une ou l’autre des versions existantes. C’est une chance en fin de compte car s’ils l’avaient fait, je n’aurais pas eu le plaisir d’écrire cet article!

Malheureusement, l’absinthe sera interdite en 1912 dans de nombreux pays du monde parce qu’on lui reproche de produire des effets hallucinogènes. Cette interdiction signifia alors pour le Sazerac que la recette devait encore évoluer et qu’il ne pourrait être préparé désormais qu’à l’aide d’un substitut légal, tel une liqueur anisée comme l’Herbsaint (une liqueur inventée à la Nouvelle-Orléans qui dispose du même profil organoleptique) ou le Pernod. Le Sazerac tomba alors dans l’oubli; ce n’est qu’à partir de 1998 qu’il retrouva ses lettres de noblesse sur le zinc quand la production d’absinthe fut de nouveau autorisée.

Ma préférence à moi

Le Sazerac est mon cocktail préféré simplement parce qu’il est authentiquement un cocktail aromatique à souhait et intense en goût. Au nez, une version au cognac exhalera un joli boisé complété par les notes herbacées et les saveurs de bonbon distinctives de l’absinthe. Ces parfums et saveurs, combinés à la qualité botanique des amers Peychaud et Angostura, agrémenteront subtilement cette boisson et la transformeront en un cocktail qui vous ramènera à la grandeur de la vieille Nouvelle-Orléans. Dépaysement assuré!

Si vous optez pour la version au whisky, ce sera alors des notes plus épicées qui vont charmer vos papilles. Et si vous cherchez plutôt un whisky moelleux et délicieux, délicat et complexe, bref, le parfait allié de ce cocktail, choisissez le Sazerac Rye pour l’authenticité. Attendez-vous alors à un profil de saveurs sucrées et fruitées (entre autres zeste d’orange, clou de girofle, raisin sec, abricot, prune, vanille et réglisse noire) complété par une finale épicée de seigle.

Pour ma part, si plutôt que les mots pour vous parler de ce nectar, j’avais été habile avec des pinceaux, j’aurais choisi des palettes de violet, de vert et d’or pour représenter le paysage qui se dessine devant mes yeux quand, sur mon palais, comme Baudelaire l’exprime si bien dans Correspondances : « dans une ténébreuse et profonde unité, vaste comme la nuit et comme la clarté, les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »

Pour terminer, vous l’aurez compris, j’adore ce cocktail! Ses origines floues, plurielles et métissées, en fait très « Louisiane » puisque il est un mélange très réussi d’influences françaises et américaines, laissent libre cours à mon imagination et à de futures histoires à écrire… Ne soyez donc pas surpris si vous voyez bientôt surgir sous ma plume un personnage coloré qui, selon qu’il sera français ou américain et chauvin ou pas, se concoctera un Sazerac en y ajoutant cognac ou whisky, ou pourquoi pas, les deux en même temps tant qu’il respecte l’équilibre des deux onces d’alcool de la recette!

Alors la recette?

Comme le pâté à la viande ou tout autre cipaille au Québec, vous l’avez compris la recette exacte pour préparer un Sazerac diffère d’un endroit à l’autre. Cependant, Stanley Clisby Arthur dans son livre publié en 1938, Famous New Orleans Drinks and How to Mix ‘Em, a codifié une liste standardisée d’ingrédients essentiels : 1 sucre en morceau, quelques traits d’amer aromatique Peychaud’s et Angostura, du whisky de seigle, un rinçage à l’absinthe, 1 tranche de zeste de citron pour en exprimer les huiles. Le Peychaud donne au Sazerac une jolie couleur rose rougeâtre. Il souligne également l’anis de l’absinthe, avec une connotation « tutti-frutti ». 

En surfant sur le net, j’ai trouvé des recettes qui présentent un autre ingrédient secret, à savoir une demi-cuillère à café de liqueur de marasquin. Pour ma part, n’étant pas trop puriste et plutôt créative, je me suis amusée à remplacer le cognac et le whisky par du Rhum Ste-Marie dont les notes de fruits confits, la touche subtile de vanille et la finale gourmande et chaleureuse de poivre et d’épices se marient bien avec les autres saveurs du cocktail. Vous pourriez aussi ne pas jeter l’absinthe après le rinçage pour garder la saveur de l’absinthe en arrière-plan. Enfin, au lieu de mettre un sirop de sucre, un sirop de framboise pourrait se combiner à merveille avec l’absinthe, le Peychaud et le citron.

  • Dans un verre à mélange, déposez un morceau de sucre ou versez ¼ once de sirop simple.
  • Ajoutez 4 traits de Peychaud’s bitter et 1 trait d’Angostura
  • Écrasez le sucre s’il y a lieu.
  • Ajoutez beaucoup de glaçons et versez 2 onces de rye whisky
  • Remuez, filtrez et versez dans un verre Old fashioned bien refroidi et rincé avec de l’absinthe.
  • C’est un cocktail à remuer et non à secouer. Le verre aura été préalablement refroidi avec des glaçons qui sont ensuite jetés. N’utilisez jamais de la glace dans le cocktail lui-même. Bien refroidir le verre permettra à l’absinthe de l’enrober magnifiquement.
  • Exprimez les huiles d’un zeste de citron sans le déposer dans le verre.
  • Frottez le zeste de citron autour du bord du verre.
  • Décorez de zeste de citron et dégustez.

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Viva la vida

16 août 2011

La vie est ailleurs et, parfois, elle est là : fugace, l’air de rien, elle passe. Elle passe et, si nous n’y prenons garde, elle ne s’arrête pas. Elle n’attend pas. Elle passe. Étoile filant dans le firmament, elle ne reviendra pas. Ça peut paraître pessimiste comme vision. Ça peut paraître sans lendemain, un peu bornée, cette limite de l’horizon du maintenant… Et pourtant, qu’en est-il du présent? Comment figer les instants heureux, les rendre immuables? Comment assurer l’éternité du bonheur?

Il existe un mot pour traduire le caractère de ce qui dure toujours ou très longtemps : c’est la pérennité. Souvent, nos vies ressemblent à de longues plages où sur le sable, on écrit, on dessine, on travaille la matière pour y imprimer des signes, signes qu’une vague effacera, signes qui disparaîtront de notre vue… Que se passe-t-il alors si chaque jour est comme une nouvelle page, vierge, immaculée, où tout est pour recommencer?

Moi, sur la page blanche, je lance mes mots pour meubler le grand vide, pour arrêter la vie et pour capturer le bonheur. J’invente des vies parce que je sais qu’il faut vivre, qu’il n’y a rien de plus terrifiant et grisant que la vie, que bien souvent on ne vit pas, qu’on fait semblant pour y échapper belle et bien car, en vrais vivants, on est passé maîtres dans des pas de danse de plus en plus savants et jolis qui nous en éloignent. On passe nos journées, nos nuits ou des heures, bref on passe notre temps. On passe la main ou on passe notre tour. On passe en revue ou on passe à autre chose. On passe outre ou on passe sous silence. Et au bout du compte, comme on est souvent passé à côté, il ne s’est rien passé, il ne se passe rien et il ne se passera plus rien, car c’est l’heure de passer, pour de vrai, de l’autre côté… Fini.

Fini comme dans pour toujours?

Non.

Je parle. Je ris. Je crie. Je fais du bruit. Je chante. Je danse. Je mange. Je bois. J’embrasse. Je caresse. Je savoure. Je déguste. Je profite. Je jouis. J’écris. J’aime. Je vis.

 

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C’est si bon… (3)

30 juillet 2011

Bonheur # 3 : Sabler du bois

 

Avis de l’auteure

Ce billet contient des propos destinés à un public adulte. Pour une fois, les mots suffiront à évoquer les images 😉

 

J’avais devant moi plus d’une trentaine de planches de pin noueux tout juste délignées. Pour les néophytes, déligner revient à couper dans une grande planche, des morceaux plus petits, genre plinthes. C’est plus économique que de les acheter tout faits. Je devais sabler le dessus des plinthes pour enlever les aspérités causées par la lame avant de les vernir. Je ne savais pas que cette tâche répétitive, donc à priori plutôt ennuyante, m’amènerait à vivre une expérience sensorielle très agréable, voire un moment de pure extase…

 

En guise de préliminaires…

Avez-vous déjà sablé[1] une planche, un meuble, un cadre? En fait, peu importe l’objet, c’est la matière dont il est fait qui est intéressante ou plutôt la matière qui va se révéler au fur et à mesure que les va-et-vient de la main métamorphose sa surface. Petit à petit, sous l’effet du papier sablé, l’objet change d’aspect : de rêche et brut qu’il était, imparfait, plein d’échardes, le grain du bois s’affine, s’adoucit, acquiert une délicieuse délicatesse. Il devient soyeux, sensuel, voluptueux sous les doigts. Il suscite le plaisir du toucher tout en aiguisant la vue, l’odorat et l’ouïe aussi.

Avant cet après-midi d’été, je n’avais jamais prêté attention aux sensations que procure ce lissage répétitif et patient. Alors, pendant que ma main reproduisait le même mouvement sur le bois, j’ai laissé vagabonder mon esprit, signe que la relaxation s’amorçait et qu’une fois de plus, je m’adonnais à un exercice bénéfique pour ma détente.

 

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent…

Ma main se pose sur la planche brute. Elle remonte lentement le long du bois. Elle glisse doucement pour y déceler les imperfections. Elle s’arrête, fait marche arrière puis repasse tranquillement pour mieux apprécier la matière et évaluer la quantité de va-et-vient nécessaires. Ma paume, mes doigts, mes yeux s’appliquent, concentrés : ils mémorisent minutieusement chaque parcelle du bois à sabler. Ils enregistrent la distance entre chaque geste. Ils imaginent le scénario, précisément : glisser sans retenue jusqu’au premier nœud. S’arrêter. Papier sablé numéro 80, gros grain. Deux ou trois coups rapides, juste pour enlever le plus gros. Respirer l’odeur du pin. Souffler sur le bren de scie. Du regard estimer le résultat. Lisser avec la paume. Changer de papier. Un grain plus serré. Être attentive aux murmures de la planche. Chercher l’harmonie sur les cordes du bois. Recommencer jusqu’à égaliser la surface. Ainsi de suite, jusqu’à sentir le bois s’adoucir, peu à peu, jusqu’à ce que le mouvement de la main soit si léger que le bois en frémisse, comme la peau qui reçoit une caresse. Repasser encore une fois la main sur toute la planche pour goûter la douceur. Fermer les yeux. S’abandonner…

 

Longtemps! toujours! ma main…

Tu es allongé, nu. Tu es beau. Tu reposes, le corps alangui de paresse dans la douceur de ce matin d’été. Ton visage est enfoui dans l’oreiller, tu dors encore. Ton souffle, imperceptiblement, rythme l’élan de ta poitrine. Les draps ont glissé à terre. Je contemple le paysage de tes courbes.

Je m’approche sans bruit et, délicatement, je pose mes mains sur tes jambes. Tu tressailles : mes mains sont fraiches, ton corps si chaud… Je les laisse s’imprégner de ta chaleur puis je continue mon voyage. Ah! «Si tu pouvais savoir tout ce que je vois! Tout ce que je sens! Tout ce que j’entends» sur ta peau. Il y a des vallons où j’aimerais me reposer, des sentiers ombragés et doux qui fleurent bon le cèdre du Liban, des lacs accueillants et paisibles où j’aimerais plonger. Tes fesses rebondies me font entrevoir un oasis invitant où se déploie le parfum du pamplemousse. Ta peau gorgée de soleil rappelle l’ambre de Sicile. Impossible de résister à la sensualité dangereuse qui s’éveille irrésistiblement. Je m’égare… Petit poucet rêveur, j’égrène quelques baisers blancs. Je folâtre. Mes doigts dessinent sur ton dos des arabesques, amorçant un rituel magique pour t’envoûter.

Sensible au fourmillement du désir naissant, tu frémis. Tu respires plus vite et ta peau soupire, altérée par des souvenirs anciens. Tu t’agites, je suspends mon geste, prolongeant l’attente, exacerbant ton impatience. La voile se gonfle, le pont se remplit de cris insolites et confus, le rivage s’éloigne dans un tangage langoureux.

Tout à coup, il n’y a plus de lit, plus de chambre, plus d’espace. Il n’y a plus de navire, plus d’île, plus d’océan. Il n’y a plus de vague, plus de main sur une planche de bois. Il y a l’extase savoureuse de la volupté, le plaisir éblouissant qui nous enlève, l’ivresse de l’harmonie où nos soupirs s’embrassent et «chantent les transports de l’esprit et des sens.»

 

 


[1] Pour les puristes de la langue, le terme sablage renvoie à l’action de sabler, de couvrir de sable, de décaper, dépolir, graver à la sableuse. Le sablage d’un meuble, d’un plancher. C’est au Québec, un terme plus fréquent dans l’usage que celui de ponçage en France.

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C’est si bon… (2)

20 juillet 2011

Bonheur #2 : Regarder le lac


À toute heure du jour comme de la nuit, j’éprouve une joie indicible à contempler le lac, sa surface changeante ou impassible.

A cinq heures du matin, la brume y danse. La rive d’en face se confond dans son reflet sur l’eau, se révèle identique et troublante à mesure que le brouillard se dissipe. Où est la frontière? De quel côté est la vérité? Mise en abyme des existences. «Miroir, joli miroir, dis-moi : Qui suis-je…»

Je regarde souvent par la fenêtre en prenant mon petit déjeuner et me perd dans la distorsion des formes sur l’eau, laissant mon esprit vagabonder au rythme lent des nuées. Le dédoublement du paysage m’ouvre les portes de la méditation.

 

 

Quand il pleut, la pluie troue l’image du chalet dans l’eau, créant des interstices pour passer de l’autre côté tandis que le chalet devant mes yeux disparait derrière les barreaux gris. Je suis trop grosse pour passer dans ces conduits minuscules et pas assez forte pour écarter les barreaux qui cadenassent l’horizon. Puis la pluie cesse tout à coup et le lac reprend sa figure apaisante et tranquille. Tout redevient normal : le miroir reflète de nouveau une réalité connue.

 

 

À minuit, le lac devient la piste de danse de la lune lorsque elle veut aller au bal et le miroir prend un tout autre aspect, fascinant. Quand elle est ronde et pleine, un autre monde s’ouvre sous nos pieds dans les profondeurs du lac où se réfléchissent les nuages, la forêt, les étoiles et toutes les ombres de la nuit. Du haut du quai, on aperçoit les montagnes du Tibet. L’Himalaya est sous nos pieds : il nous suffirait de sauter pour se retrouver sur ses pentes. Quelle étrange sensation que d’entrevoir l’au-delà… Y a-t-il une correspondance entre les réalités? L’image réfléchie dans le miroir est-elle réelle? Pourtant, il n’y a rien d’épeurant : les illusions jouent à nous tromper, nous invitant à imaginer d’autres univers parallèles. Il n’y a plus de limites : vertige de l’infini…

 

 

Comme un isthme, le lac rapproche les fragments de terre et de ciel et les unit. C’est le lieu du passage, des invocations rêveuses, du retour inattendu des souvenirs. L’eau est un linceul où sont ensevelies tant d’images : passé, présent et futur se conjuguent dans cet enchevêtrement des espaces.

 

 

Quand le lac est bercé d’une légère brise, sa surface se plisse et rien n’y paraît. Il scintille de mille feux comme si les étoiles qu’il avait accueillies en ses eaux s’amusaient à clignoter.

 

 

Prendre le temps de regarder le lac, c’est prendre le temps du calme et de la sérénité. C’est accepter de se laisser bercer le coeur, de respirer au rythme égal de l’onde. Le déroulement infini des vagues n’a pas son pareil pour me détendre. J’y trouve toujours un réconfort précieux. Et quand le soir tombe, à la brunante, je m’émerveille de la lumière qui tombe sur le lac. Chaque soir… car, sans mentir, vers 19 heures, comme en ce moment, chaque soir, je prends quelques minutes pour remercier la nature de la féerie qu’elle m’offre.

 

 

 

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C’est si bon…

18 juillet 2011

Petit guide des bonheurs estivaux

Avant-propos ou prologue[1]

Ce petit guide des bonheurs de l’été est un recueil bien modeste, destiné à l’usage des personnes très occupées durant toute l’année qui n’ont pas le temps de profiter des choses simples et n’ont aucune ou que très peu d’aptitudes pour les travaux manuels. Étant moi-même une de ces personnes, je me suis inspirée de mon quotidien estival et des bonheurs que mes vacances au bord de l’eau m’offrent pour réparer le vide éditorial qui laisse tant de mes semblables dans l’oisiveté durant leurs congés sans leur permettre de vraiment décrocher et d’apprécier les plaisirs inattendus d’activités sans prétention. Chaque bonheur est accompagné d’une description pratique (capsule balado, vidéo ou schéma) invitant les lecteurs et lectrices à passer des mots à la pratique. L’ordre de présentation des bonheurs ne correspond pas à leur degré d’importance. Ils peuvent donc être lus dans le désordre ou selon toute autre fantaisie au fur et à mesure de leur publication.

 

Bonheur #1 : Tondre la pelouse


Activité saisonnière au Québec une fois que la neige a fondu, la tonte du gazon remplace le déneigement de l’entrée et se pratique une fois par semaine durant les mois de mai et de juin, généralement en fin de semaine, dès que les terrains sont nettoyés des gravats laissés par les souffleuses. Elle s’atténue à mesure que l’été progresse vers sa fin et, au Québec, cette fin arrive toujours trop tôt. Ainsi on tondra moins en juillet, encore moins en août et quasiment plus en septembre puisqu’une autre activité très sympathique, mais annonciatrice d’une autre saison s’impose : le ramassage des feuilles. À voir les sacs orange qui s’entassent dans les entrées des maisons, on comprend le choix de la feuille d’érable sur le drapeau canadien… Mais revenons à notre gazon! Je considère la tonte de la pelouse comme une thérapie douce, car elle permet un entrainement progressif au décrochage intellectuel. Deux principes actifs entrent en jeu dans ses effets thérapeutiques : le bruit étourdissant du moteur et le parcours aléatoire qu’on décide de suivre pour tondre.

Beaucoup de bruit pour rien

Le vacarme de la tondeuse suffit à lui seul à couper tout être normalement constitué du reste de l’humanité et l’oblige à des réparties du genre «Hein quoi, qu’est-ce que tu dis?», accompagnées de grimaces d’incompréhension quand on entreprend de lui parler. La nuisance sonore produite par la tondeuse, assez pénible en soi pour l’entourage, surtout à des heures indues, a cependant l’avantage d’obnubiler l’esprit du tondeur de gazon.

 

 

Le ronronnement lancinant et régulier du moteur rythme son souffle, ses battements de cœur, ses pas. Peu à peu, il occupe tout l’espace de sa pensée et lui permet finalement de se concentrer sur le silence en lui-même. Plus rien n’existe en dehors de l’espace saturé de décibels et le tondeur atteint alors un état de plénitude incomparable qui le laisse ahuri lorsqu’il coupe les gaz et revient au monde.

 

Le fil d’Ariane

Le deuxième principe guérisseur consiste à dessiner une figure géométrique sur la surface de l’herbe. Vu les mouvements limités que permet la tondeuse, elle est plus souvent de forme concentrique ou encore rectiligne. J’avoue avoir une préférence pour les lignes droites et j’éprouve un certain plaisir à les voir apparaître à mesure que la tonte progresse. Faut-il voir une réminiscence de mes origines françaises dans cet intérêt pour l’esthétisme de la géométrie parfaite des jardins à la française? Je m’y applique avec un zèle presque maniaque, reprenant une ligne quand j’estime qu’elle dévie de sa parallèle précédente. Croyez-moi ou non, l’attention portée à ce dessin grandeur nature me vide l’esprit de façon absolue. Je m’absorbe dans la création de ce dessin labyrinthique, réduisant de plus en plus la zone à tailler jusqu’à la faire disparaître totalement. Il y a comme une satisfaction à voir surgir le dessin à chaque passage de la tondeuse.

 

 

 

 

Je m’étonne à chaque semaine de retrouver cette petite joie bien simple bien que je n’aie aucun talent pour les perspectives ou le dessin à proprement parler. Cependant, la création au fil du couteau me plonge dans un état de zénitude totale à chaque fois lorsque je contemple le résultat final. Un peu plus et on se croirait sur les gazons de Wimbledon. C’est tout simplement beau.


[1] J’ai toujours eu envie d’écrire un avant-propos. D’ailleurs, ça fait plus sérieux, un livre qui commence par un avant-propos, non? Voir le Prologue de Gargantua en guise de preuve.

 

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Dodoche verte sans retouche

30 mai 2011

à Brigitte

Le soleil plombe. Il est 15 heures. Un petit village du Lubéron, perdu dans les collines, avec un style du vieux temps : des maisons de pierre, quelques vignes qui grimpent sur les murs, les ruelles, étroites, pavées où le talon accroche, les volets bleus, fermés pour garder la fraîcheur à l’intérieur, le silence, aussi pesant que la chaleur, que dérange parfois le cricri des grillons. Un vrai décor de film : je m’attends à voir surgir Lancelot ou Roland au coin du presbytère.

 

Je profite de cet instant de pur bonheur : je ferme les yeux. Quand je les rouvre, elle est là, avec un monsieur au volant, aussi vieux et délabré qu’elle. Merde alors! Une dodoche! La même que quand j’étais petite! Toute délavée… Avec le toit en toile noire et les vitres qui se relèvent d’une drôle de façon. Avec cette allure espiègle et surprenante, du genre pas impressionnée pantoute par les grosses cylindrées.

Tout à coup, à cause de la dodoche, ou de la chaleur, ou des cricris incessants et étourdissants des grillons, ou peut-être des trois, ma tête tourne, mon cœur s’accélère, les souvenirs s’emparent de moi…

 

J’ai six ans. Brigitte est venue me chercher pour partir au ski. Je vais faire la route avec elle jusqu’à Peisey-Nancroix, un petit village de Savoie, dans le Massif du Beaufortin. Ça nous prendra bien quelques heures parce que la dodoche de Brigitte, elle a beau être toute neuve, c’est pas une formule un! Mais moi, je l’adore, cette voiture. Y a pas mieux. D’abord, on est assis haut dedans. Alors, quand on est petit, on voit le paysage en roulant : on se contente pas de la cime des arbres ou des panneaux de signalisation routière. Ensuite, ce que j’aime le plus, c’est le toit. Absolument génial! Quand on est lancé sur l’autoroute, le vent pogne dedans, pis là ça fait une musique, une sorte de mélodie étrange, envoûtante… Wow… Terrible… Aujourd’hui, difficile de dire à quoi elle ressemble, pourtant je sens que cette mélodie est imprimée en moi comme une trace indélébile et fugace en même temps, énigmatique… Savoir qu’elle est là, cachée dans un coin de ma mémoire, me réconforte.

L’autre avantage géant de ce bolide à quatre roues, c’est qu’il n’y a pas de radio. Dans cette voiture, la sobriété des équipements rivalise avec le néant. Et c’est ça qui est génial : le néant, justement. Parce qu’il laisse toute la place aux trucs vraiment importants : les rires, les échanges, les silences aussi… Bref, cette voiture, c’est un concentré de vie, de bonheur et de joies.

 

Alors, rencontrer cette dodoche, là, sur cette petite place de Provence, par hasard ou peut-être pas, c’est comme un coup de la providence. Elle frappe fort, la maudite. Je ne m’y attendais pas.

 

Fallait que j’immortalise la fulgurance de ce choc : je l’ai prise en photo.

Avant de la quitter, je me suis arrêtée pour la saluer. Je lui ai fait comme un clin d’œil. Le vieux monsieur qui était au volant m’en a fait un aussi. Peut-être que c’était un adon, peut-être qu’il clignait de l’œil simplement parce que le soleil tapait sur le pare-brise. Mais moi, je suis sûre que non, que c’était une réponse, son clin d’œil. Que le monsieur, c’était un ange du bon Dieu, venu me dire que la vie, c’est une dodoche : que ça brasse, que le vent pogne dedans, que les fenêtres claquent, que ça va pas forcément vite mais, quand on y est installé, on roule, on chante, on se regarde, on se parle, on s’écoute, on partage, on s’aime.

 

Je ne sais pas si des images de votre enfance, parfois, surgissent de nulle part et vous font reconnecter avec l’essentiel. Je vous souhaite de tout cœur de laisser un petit coin à quelque part pour ces petits bouts de paradis : y a sûrement une dodoche qui vous attend vous aussi au détour d’un chemin. Laissez-la vous rappeler que la vie est belle, pincez-vous, faites un vœu et dites : «Dodoche verte sans retouche». Votre souhait sera exaucé.

Lié à: le plateau de Beauregard.

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