Hommage au trait

14 août 2014

La tzigane

La tzigane savait d’avance
Nos deux vies barrées par les nuits
Nous lui dîmes adieu et puis
De ce puits sortit l’Espérance

L’amour lourd comme un ours privé
Dansa debout quand nous voulûmes
Et l’oiseau bleu perdit ses plumes
Et les mendiants leurs Avé

On sait très bien que l’on se damne
Mais l’espoir d’aimer en chemin
Nous fait penser main dans la main
À ce qu’a prédit la tzigane

Guillaume Apollinaire (1880 – 1918)

 

 

 

C’est un tout petit mot, 5 lettres, encadré par deux T. Comme pour fixer les limites, comme pour dire qu’au-delà des barres verticales des deux T, c’est terminé, qu’on passe à une autre ligne pour dessiner une autre figure. C’est un tout petit mot que le mot TRAIT, et pourtant…

… à l’étendue de mon bras, ma paume ouverte trouve ton visage : dans les mouvements infiniment lents des traits qu’ils y tracent, mes doigts apprennent ta peau patiemment. Je tire une à une des lignes fines et délicates qui se dressent comme un mur contre les élans impétueux de la ville et le brouhaha incessant de la vie. Mon coup de crayon est juste. Ça fait une jolie cage autour de ton visage, avec des barreaux délicats, et une porte, dont j’effacerai les traits pour te laisser respirer.

Tic tac, tic tac, l’aiguille marque par un trait notre fuite en avant et il y a bien assez d’horloges pour faire tourner les minutes au cadran des carrés. Tic tac, tic tac, trait mortel qui me rappelle que je vole chaque instant depuis notre départ. Tic tac, tic tac, trait perfide qui susurre que le voyage ne sera qu’une escapade. Tic tac, tic tac, trait cruel qui s’acharne : samedi, nos vies reprendront le lit de leur cours sans merci pour l’amour qui nous a menés là. Tic, tac, tic tac, trait d’union ou point final? Tic tac, tic tac, que sera sera…

Entre les tics et les tacs, elles sont précieuses ces minutes de silence où, dans l’air alangui de notre chambre de Manhattan, le rêve est possible, où la main hésite encore à tracer en pointillés les traits de notre futur, à évoquer en filigrane ce que sera notre destin.

Entre les tics et les tacs, elles sont intenses ces minutes. Si intenses que ma bouche se tait, laissant parler mes mains, mes yeux, mon corps auquel tu t’accroches comme un naufragé. Ton visage qui cherche refuge et mes seins qui sont là pour accueillir ta dérive. Ma bouche qui bécote ta tête et puis ton front et ensuite tes joues et aussi ton nez jusqu’à tes lèvres où se fondent nos souffles. Tu respires, une grande bouffée! D’un trait, tu te remplis. Enfin! Puis tu ouvres les yeux. Tu ne souris pas. Tu te dresses devant moi. Ton beau corps comme un pilier d’airain se découpe sur la blancheur des draps puis sur le lait de ma peau. Tu écartes mes cuisses et tu plonges en moi. Trait fatal : ton regard planté dans le mien est ton ancre dans le monde des vivants. Alors… Alors, plus rien n’existe. New York et ses gratte-ciels s’effondrent. Les lumières criardes de Times Square s’éteignent subitement. Les klaxons des taxis jaunes s’estompent et meurent. Le silence de Central Park en pleine nuit recouvre tout à coup la démesure de cette ville sans fin pour faire place à l’écho de mes cris qui grimpent et rebondissent sur les façades de verre. Tu investis mon territoire en maître absolu laissant à chacun de tes assauts les traces de ta conquête : l’empreinte de tes doigts qui serrent ma gorge quand nos regards se provoquent. La morsure de ta bouche sur mes lèvres que tu avales, que tu aspires gloutonnement, m’empêchant de les ouvrir pour te donner un baiser. Les marques de tes mains qui empourprent ma peau. L’espoir d’un avenir au creux de mes reins.

Trait pour trait, dent pour dent, oeil pour oeil, je me fous de tout : comme on se ressemble, on s’assemble. Plus on s’assemble, plus le trait se délie et plus notre passé devient flou. On lui tire notre révérence et on ébauche les traits d’un autre présent par plein de «Je t’aime» qui se déclinent en des variations à l’infini tandis que nos corps saisis et figés par le désir rendent nos visages aveugles et nos esprits sourds.

Je me lève, chancelante. Mon corps tremble encore de cet amour fou. Je m’éloigne du lit pour t’admirer. Tu es beau : sur tes bras, ton torse, ton front perlent des gouttes qui le font luire comme un diamant noir. Immobile, les yeux clos, tu as l’air mort. Je profiterais bien de ton abandon pour te croquer au fusain en petits traits vifs et immortaliser l’instant, mais ma main est lasse, elle t’a déjà tout donné. Ma gorge est sèche. Ma voix, non plus, ne sera pas capable de chanter davantage tes louanges, car «mille ans sont, à tes yeux, comme le jour d’hier, quand il n’est plus, Et comme une veille de la nuit. Tu les emportes, semblables à un songe, Qui, le matin, passe comme l’herbe.¹»

Alors, doucement, comme pour dire que ça suffit, la ville reprend ses droits. Elle entre sans frapper. Le soleil perce les voilages d’un trait lumineux. Ça fait un échiquier sur le sol. Le trait est aux blancs : c’est à mon tour de jouer. J’avance mon pion. C’est mat en deux coups. Le tiret a coupé le mot, la césure marqué la ligne. Trait d’union ou point final?

Point final.

 

 

Illustration : Le théâtre implacable du monde– Louis-Pierre Bougie

Vidéo : Bebe, Siempre me quedara

¹ Psaume 90

 

Lié à: le roc d'enfer.

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Impressions de vacances

8 août 2014

«Tout seul, on va plus vite,

ensemble on va plus loin !»

Proverbe africain

C’est l’été, et qui dit été dit entre autres vacances, voyage, dépaysement, découverte, aventure et repos. Durant ces deux mois d’été, nous aurons collectionné de belles images, respiré des parfums insolites, fait des rencontres nouvelles ou des retrouvailles, goûté des saveurs multiples, vécu des petits moments, drôles ou tendres ou émouvants, mais sans aucun doute intemporels car ils resteront gravés quelque part dans nos mémoires, intimes témoins passagers de cet été 2014…

Comme le disait ici, ma chère et regrettée amie Monique Le Pailleur, «l’une des forces de la collaboration facilitée par  les réseaux sociaux (qu’il s’agisse de Twitter ou de Facebook) m’apparaît  être la fusion des imaginaires collectifs et la mise en commun des talents de chacun.» C’est dans l’espoir de créer le plus beau récit de l’été 2014 avec l’apport de chacune de vos histoires personnelles, que je vous invite à partager sur Twitter un souvenir de votre été 2014. Au fur et à mesure des publications, j’établirai une carte pour rendre compte de nos tribulations estivales. Contrairement aux autres récits écrits en collaboration, il n’importe pas de tenir compte des tweets précédents figurant sur le fil de Twitter. L’important ici est de partager à l’ensemble de la communauté un souvenir et que celui-ci devienne l’élément d’un récit-mosaïque qui se coconstruira simplement par l’ajout de vos gazouillis les uns à la suite des autres sous le mot-clic #TwtVac.

Comme la rentrée scolaire au Québec est le 25 août pour la plupart des enseignants, je nous donne jusqu’à cette date pour publier nos tweets.

 

Les consignes :

1. Le tweet doit inclure une photo du moment que vous désirez partager.

2. Le tweet doit impérativement comporter dans le message qui accompagne la photo les lettres du mot ÉTÉ et ce, en hommage aux jeux littéraires oulipiens.

3. Le tweet doit inclure la balise #TwtVac

4. Le tweet doit inclure la mention du lieu. Vous pouvez soit l’inclure dans le tweet, soit utiliser la géolocalisation sur Twitter, soit me la mentionner en MP.

5.. Le jeu s’achèvera le 24 août 2014 à minuit (heure du Québec) et vous serez prévenus de la fin du projet sur Twitter. Le texte coproduit sera ensuite  finalisé et publié sur mon blogue.

 

Je souhaite ardemment que ce défi «poéticovacancier» vous intéresse. Je vous rappelle qu’il suffit d’une seule collaboration pertinente pour faire partie du collectif d’auteurs et que votre pseudo Twitter figurera à la fin du récit que vous aurez permis de créer.

Alors, ça vous tente de plonger avec moi et de réussir à nous étonner les uns les autres ? Si vous y consentez, je vous attends avec joie sur #TwtVac. Le voyage est déjà commencé…

 

 

Lié à: le col des contrebandiers.

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