Dodoche verte sans retouche

30 mai 2011

à Brigitte

Le soleil plombe. Il est 15 heures. Un petit village du Lubéron, perdu dans les collines, avec un style du vieux temps : des maisons de pierre, quelques vignes qui grimpent sur les murs, les ruelles, étroites, pavées où le talon accroche, les volets bleus, fermés pour garder la fraîcheur à l’intérieur, le silence, aussi pesant que la chaleur, que dérange parfois le cricri des grillons. Un vrai décor de film : je m’attends à voir surgir Lancelot ou Roland au coin du presbytère.

 

Je profite de cet instant de pur bonheur : je ferme les yeux. Quand je les rouvre, elle est là, avec un monsieur au volant, aussi vieux et délabré qu’elle. Merde alors! Une dodoche! La même que quand j’étais petite! Toute délavée… Avec le toit en toile noire et les vitres qui se relèvent d’une drôle de façon. Avec cette allure espiègle et surprenante, du genre pas impressionnée pantoute par les grosses cylindrées.

Tout à coup, à cause de la dodoche, ou de la chaleur, ou des cricris incessants et étourdissants des grillons, ou peut-être des trois, ma tête tourne, mon cœur s’accélère, les souvenirs s’emparent de moi…

 

J’ai six ans. Brigitte est venue me chercher pour partir au ski. Je vais faire la route avec elle jusqu’à Peisey-Nancroix, un petit village de Savoie, dans le Massif du Beaufortin. Ça nous prendra bien quelques heures parce que la dodoche de Brigitte, elle a beau être toute neuve, c’est pas une formule un! Mais moi, je l’adore, cette voiture. Y a pas mieux. D’abord, on est assis haut dedans. Alors, quand on est petit, on voit le paysage en roulant : on se contente pas de la cime des arbres ou des panneaux de signalisation routière. Ensuite, ce que j’aime le plus, c’est le toit. Absolument génial! Quand on est lancé sur l’autoroute, le vent pogne dedans, pis là ça fait une musique, une sorte de mélodie étrange, envoûtante… Wow… Terrible… Aujourd’hui, difficile de dire à quoi elle ressemble, pourtant je sens que cette mélodie est imprimée en moi comme une trace indélébile et fugace en même temps, énigmatique… Savoir qu’elle est là, cachée dans un coin de ma mémoire, me réconforte.

L’autre avantage géant de ce bolide à quatre roues, c’est qu’il n’y a pas de radio. Dans cette voiture, la sobriété des équipements rivalise avec le néant. Et c’est ça qui est génial : le néant, justement. Parce qu’il laisse toute la place aux trucs vraiment importants : les rires, les échanges, les silences aussi… Bref, cette voiture, c’est un concentré de vie, de bonheur et de joies.

 

Alors, rencontrer cette dodoche, là, sur cette petite place de Provence, par hasard ou peut-être pas, c’est comme un coup de la providence. Elle frappe fort, la maudite. Je ne m’y attendais pas.

 

Fallait que j’immortalise la fulgurance de ce choc : je l’ai prise en photo.

Avant de la quitter, je me suis arrêtée pour la saluer. Je lui ai fait comme un clin d’œil. Le vieux monsieur qui était au volant m’en a fait un aussi. Peut-être que c’était un adon, peut-être qu’il clignait de l’œil simplement parce que le soleil tapait sur le pare-brise. Mais moi, je suis sûre que non, que c’était une réponse, son clin d’œil. Que le monsieur, c’était un ange du bon Dieu, venu me dire que la vie, c’est une dodoche : que ça brasse, que le vent pogne dedans, que les fenêtres claquent, que ça va pas forcément vite mais, quand on y est installé, on roule, on chante, on se regarde, on se parle, on s’écoute, on partage, on s’aime.

 

Je ne sais pas si des images de votre enfance, parfois, surgissent de nulle part et vous font reconnecter avec l’essentiel. Je vous souhaite de tout cœur de laisser un petit coin à quelque part pour ces petits bouts de paradis : y a sûrement une dodoche qui vous attend vous aussi au détour d’un chemin. Laissez-la vous rappeler que la vie est belle, pincez-vous, faites un vœu et dites : «Dodoche verte sans retouche». Votre souhait sera exaucé.

Lié à: le plateau de Beauregard.

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La survivante

16 mai 2011

à M.G

 

 

 

 

 

Encore une fois

Toujours la même, la même fois

Inlassablement

Se répétant?

 

Faux départ

 

Retour au starting-block

 

Secouer la tête, les bras, les jambes

Oublier les clameurs et les cris

Évacuer la pression

Plonger en soi

Faire le vide

Souffler

 

Se rappeler les écueils

Décomposer ses mouvements

 

Se pardonner l’erreur

 

Se positionner

Se concentrer

 

Attendre le signal

Le corps tendu

Aux aguets

 

Coup de pistolet

 

S’élancer

Recommencer encore une fois

Répéter les gestes inlassablement

Chaque foulée dans l’empreinte des précédentes

 

Fixer le regard loin au-delà de l’horizon

 

Brandir les bras au ciel

Une autre fin

Enfin

 

 

Lié à: le roc d'enfer.

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Trahison?

1 mai 2011

La semaine passée, j’ai eu l’immense bonheur d’assister au Théâtre de la Bordée à Québec à la représentation d’une pièce d’Éric-Emmanuel Schmitt, intitulée Variations énigmatiques. C’est une pièce admirable en tous points et la critique n’a pas manqué de saluer la performance des comédiens, la mise en scène, le texte profond, drôle, juste, percutant, ciselé comme un diamant précieux par le dramaturge que j’aime beaucoup. Je regrettais que ma mémoire ne soit pas capable d’enregistrer en simultané certaines répliques. J’ai donc couru à la librairie le lendemain pour me procurer le texte et pouvoir à nouveau le savourer. Et que dire de l’émotion qui s’harmonise avec la musique d’Elgar qui joue en filigrane? Un pur bonheur!

J’ai été extrêmement touchée par plusieurs passages. Le premier se situe au début de la pièce alors que le journaliste Érik Larsen tente de tirer les vers du nez à l’écrivain Abel Znorko à propos du personnage féminin de son dernier roman, L’Amour inavoué. Larsen veut absolument que cette femme ait existé, ce qui fâche l’écrivain qui lui rétorque violemment : «Je suis un écrivain, pas une photocopieuse.» (p. 24, Éd. Albin Michel) et qui sort de ses gonds quand l’autre insiste : «Est-ce que le talent d’un romancier n’est pas justement d’inventer des détails qui ne s’inventent pas, qui ont l’air vrai? […] La littérature ne bégaie pas l’existence, elle l’invente, elle la provoque, elle la dépasse, Monsieur Larden.» (p.26-27)

Pourquoi toujours vouloir, comme ce journaliste, que la fiction soit un calque de la réalité? Pourquoi vouloir que le roman soit un documentaire? Pourquoi préférer la vérité au mensonge? Cette vérité, qui se reconnaît, selon les mots de Znorko, à son indélicatesse, car elle se limite à ce qui est alors que «le mensonge est pour sa part délicat, artiste et énonce ce qui devrait être

Je reconnais au lecteur des droits : dans les Limites de l’interprétation, paru en 1991, Umberto Ecco s’interroge d’une part sur le concept de l’interprétation et d’autre part sur la possibilité d’interpréter. Ainsi, dit-il, il faut trouver des limites à l’interprétation pour qu’elle soit possible sinon on risque de faire dire tout et n’importe quoi au texte. Ainsi, il va de soi qu’un texte peut susciter de multiples voire d’infinies lectures, mais il n’en valide aucune exclusivement. Pour ma part, j’en conclus que si le lecteur a des droits, il n’a pas celui d’outrepasser le sens du récit, de le tordre, de le pervertir, de le dénaturer.

Znorko subit le problème de l’illusion référentielle. Le lecteur réaliste est tenté- et succombe souvent à cette tentation – d’amalgamer le réel et la fiction. Znorko a donné son nom à son personnage. Assumant la narration, il écrit à la première personne. Il habille son double homonymique de sa personnalité, de son vécu, de son accent. La réalité du récit laisse la place à un semblant de vraisemblance qui enferme le personnage dans une représentation véridique. Et c’est là que le dérapage peut se produire : comme le note Michel Tournier dans Le Vol du Vampire : « Lorsque l’écrivain publie un livre, il lâche dans la foule anonyme des hommes et des femmes une nuée d’oiseaux de papier, des vampires secs, assoiffés de sang, qui se répandent au hasard en quête de lecteurs. A peine un livre s’est-il abattu sur un lecteur qu’il se gonfle de sa chaleur et de ses rêves. Il fleurit, s’épanouit, devient enfin ce qu’il est : un monde imaginaire foisonnant, où se mêlent indistinctement – comme sur le visage d’un enfant, les traits de son père et de sa mère – les intentions de l’écrivain et les fantasmes du lecteur. (Michel TOURNIER, Le Vol du Vampire. Notes de lecture, Mercure de France, 1981, pp. 10-11.)

Mais Znorko, personnage du roman n’est pas Znorko, l’écrivain. Il est un Znorko «emmieutté», Rimbaud dirait : «Je est un autre.» Et même si au terme de la pièce, on découvre que la trame du roman s’inspire de sa vie, pourtant c’est bien plus que lui qui s’est manifesté dans ces lettres qui sont devenues le roman, c’est son idéal qui s’y est exprimé. C’est ce qu’il n’a jamais voulu vivre, qu’il a toujours fui et qu’il a fait exister en créant ce sublime mensonge pour ne pas s’embourber dans la vie.

« Ce travail de l’artiste, de chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l’expérience, sous des mots, quelque chose de différent, c’est exactement le travail inverse de celui que, chaque minute, quand nous vivons détournés de nous-mêmes, l’amour-propre, la passion, l’intelligence, et l’habitude aussi accomplissent en nous, quand elles amassent au-dessus de nos impressions vraies, pour nous les cacher entièrement, les nomenclatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie. » dit Marcel, le narrateur créé par Marcel Proust, l’auteur de À la recherche du temps perdu dans Le temps retrouvé.

Alors, quand Larsen reproche à Znorko avec beaucoup de véhémence son obscénité parce qu’il a révélé au monde entier quinze ans d’intimité en publiant leurs lettres et en ne changeant que le nom d’Hélène pour celui d’Éva Larmor, Larsen se trompe. Si la réalité rencontre la fiction, elle s’en dissocie aussi.  Le monde n’a pas vu Hélène dans Éva. Le monde n’a pas vu Znorko dans Znorko. Le monde a vu  la correspondance amoureuse entre un homme et une femme. Une histoire d’amour passionnée, sublime, sublimée par la séparation et l’absence : «Lorsque nous nous jurions de nous aimer «toujours,» je voulais que ce «toujours» dure vraiment toujours. Je sais que les passions les plus intenses se promettent l’éternité mais que, généralement, l’éternité passe vite.» dit Znorko. C’est cela que le monde a vu. Rien d’autre.

En réalité, à bien y réfléchir, Larsen ne reproche pas à Znorko d’avoir étalé publiquement la vie d’Hélène. Il lui reproche de lui avoir enlevé le subterfuge qui lui permettait de la maintenir en vie en publiant le roman.

Je suis comme Znorko. C’est pour cette raison que j’ai été touchée par ses propos. Beaucoup de mes récits sont écrits à la première personne et souvent le personnage principal est une femme. Conclure simplement à l’équation rapide et facile que je suis ces femmes et qu’elles sont moi me met mal à l’aise. Elles sont moi et les autres qui laissent leur empreinte sur mon chemin. Elles sont moi et quelque chose de plus, ou moi en devenir, mais je ne le sais pas, enfin pas encore et peut-être même ne le saurai-je jamais. Elles ne sont pas moi du tout, aussi.

Alors qu’est-ce qu’écrire?

Partir de soi, aller plus loin, se perdre de vue, enfanter l’inconnu, atteindre une autre vérité.

Lié à: le col des contrebandiers.

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