Vingt… plus une pensées poisseuses d’une perverse narcissique

3 mai 2013

 

Ce texte a été écrit pour participer au Grand Prix de poésie de Radio-Canada.

Je me rends compte à quelque trente minutes avant la clôture des inscriptions que je n’ai pas envoyé de texte alors que je voulais le faire. Il fallait faire parvenir un poème ou un recueil de poèmes en vers ou en prose dont la longueur totale était comprise entre 400 et 600 mots. À 23h 55, mon texte est écrit, il compte 400 mots pile. Je transmets par voie électronique le tout à 23h57. Je respire… À minuit deux, je prends le temps de lire les règlements et je m’aperçois que le texte sans le titre devait avoir un minimum de 400 mots! Mon titre originel en comptait six… Mon texte fut donc disqualifié pour non-respect des règlements… Cela m’a donné l’occasion de le retravailler et de le publier dans mon espace personnel ;-)

 

Vingt… plus une pensées poisseuses

d’une perverse narcissique


1. Vénérer les vernissages pour la flagornerie du flatteur qui y traine ses révérences éculées, sa langue sale et ses caresses de carnassier.

2. Tramer des complots malhabiles dans les arrière-cuisines là où se cachent les mal-aimés qui offrent leur panse aux puissances caverneuses.

3. Aviver une démente mais risible rancune pour le prix de son âme et de celle des autres. Tant pis! Qu’ils crèvent tous en enfer! Satan rit déjà… Ah! Ah Ah!

4. Mépriser la joie de vivre parce que le destin nous fait un pied de nez avec la bouche en cul de poule et qu’il a pris le mors aux dents.

5. Crier à tue-tête des insanités au voisin qui plante ses poteaux bleus même en été, symbole de l’hiver qui ne finit jamais dans ce pays blanc et froid.

6. Déguiser les poteaux en épouvantails à moineaux pour en oublier la laideur.

7. Avaler tous les soirs une pilule magique pour dormir comme la belle au bois dormant dont le prince ne porte définitivement pas de chapeau.

8. Se battre pour la justice parce qu’après tout le sang de Gavroche n’aura pas coulé pour rien sur les barricades des boulevards parisiens.

9. Gaver des cochons gras, sans même avoir l’opportunité d’en faire des saucissons.

10. Se souvenir qu’il n’y a pas qu’Hamlet qui trouve que quelque chose est pourri dans le royaume du Danemark.

11. Écrire des lipogrammes pour se vider le coeur : vil rêve ni mièvre ni tiède, ni intense ni immense…  Le rêve… Est-il ici en cette ville? Menteries! Pipes insipides : vide, le rêve!

12. Crier, lever le fer, blesser le silence à coup d’épées dans l’air tandis que les moulins, ailes dans le vent, sans relâche, continuent de moudre le grain se fichant pas mal des illuminés, inspirés ou pas.

13. Avoir la tête enflée et se jeter des fleurs parce que son nom apparait en manchette du Monde.

14. Tweeter les url qui feront de soi une star.

15. Filer vers minuit dès que le fil du temps glisse vers le lit du fleuve et dessine sur l’écume impétueuse, ivre de désir, ses lèvres…

16. Se jeter du haut du cap : dangereux? Ardu? Suspect? Même pas! Superbe et exaltant! Ne pas le retrouver en bas, c’est surtout ça!

17. Marcher sur des oeufs et s’écraser sur le plancher.

18. Relire les 8414 tweets écrits depuis trois ans pour trouver l’inspiration.

19. Boire du vin, une coupe, une autre, puis ne plus compter parce qu’en être incapable.

20. S’aimer.

21. Persévérer et signer parce que tout est dit et que rien ne vaut de continuer.

 

 

Première version, le 1er mai 2013, Minuit moins 5

Deuxième version, le 3 mai 2013, 9h52

 

Lié à: le roc d'enfer.

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Bélitre, la licorne ailée

21 mai 2012

 

«Ce qui me tourmente ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse. Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné.»

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des Hommes


Là-bas, le soleil luisait faiblement, avalant habilement les lendemains lumineux, éliminant lentement les coquelicots flamboyants. Bélitre, la licorne ailée, glanait les pétales éparpillés, blasons ridiculisés, banalisant l’idéal humilié. Elle voulait s’envoler malgré la pluie assaillant les fleurs, malgré l’averse folle balayant l’horizon.

Mélancolique, le légendaire animal larmoyant lorgna la lugubre vallée. Vallée délavée, dévaluée lamentablement… Elle loua la misérable foule, laquelle alléguait la liberté, leur ultime citadelle, leur valeur fondamentale : foule alimentée d’élixir annihilant la sollicitude. Foule florale enflammée, mobilisant les luttes individuelles éclatées parallèlement. Foule colorée applaudissant les défilés silencieux, implorant la libre parole. Lorsque les limites délimitent l’indicible, l’insoutenable, l’insupportable, lorsque le silence jaillit éloquent, alors le mal profilé libère les effluves translucides écarlates. Le bouillonnement refoulé s’emballe, la turbulence, les exhalaisons troublantes s’amplifient. La salamandre tourbillonne…libre!

Habituellement, les licornes plaisent, jolies porcelaines pastel alignées là, raisonnables, disciplinées, gentilles. Ailleurs, la littérature liquide longe les lignes, grappille les livres, coule silencieuse, délivrant les labiales. L’abeille lutine la fleur accueillante. Légère, habile, elle longe les allées exaltantes, ballerine laborieuse, vestale fidèle. L’âme légère, elle oscille continuellement : lundi vilipendant les libéraux, la veille les plébiscitant, le lendemain les glorifiant.

Hélas! La libellule libéra les libertines lucioles desquelles elle tolérait les ailées galipettes. Symbolisant la douleur lancinante, Bélitre exaltée, allumeuse, enlevante, survola lentement la foule délirante. Le long long lombric lui longeant le ciboulot délabré, la lionne lacéra, limogea, pulula telle la pustule labourant l’ensemble… Les labradors lâchés hurlèrent les litanies imbéciles oblitérant les licences particulières. Plusieurs illustres hurluberlus zélés hélèrent la diligence allégorique, litote liberticide liant l’engeance illuminée légalement. Les loups, allaités d’illicite levure léonine carillonnèrent l’hallali isolant les lucioles lucifériennes.

Bélitre, la docile écolière mélancolique, consulta l’oracle blasé. Elle lisait, éberluée, la loi spéciale légiférée selon laquelle la liberté semblait éliminée. Les louches mégalomanes appliquaient aveuglément leurs lubies loufoques. Lire : «L’oligarchie nouvelle pénalisera lourdement la loyauté, le leadership, la solidarité voulant éliminer les luttes inégales. Postulats liminaires : Silence obligatoire. Parole muselée. Lutteurs molestés. Idéal lapidé. Logistique impeccable, infaillible.»

Les boucliers altiers alimentaient la colère :«Allez, circulez! Inclinez la colonne! Déclinez appellation, qualité, domicile!»

Le peuple ligoté hurlait, larmoyait. Téléguidée, implacable, la sentinelle laissait le matériel militaire parler… Plus loin, le silence pulvérisait lamentablement la lâcheté labourée d’illusions.

«Licorne, belle licorne, enjolivant la lune laiteuse, circule librement, enlace allègrement le levant, lévite, enligne le littoral, localise les arc-en-ciel, cultive l’espoir ! Cajole les étoiles blessées. Console les coquelicots. Siffle délicatement la mélodie câline, laquelle calme les tumultes!»

Le lendemain, la licorne Bélitre héla Gétalié licorne mâle, libre, légendaire, ailé également. Ils élevèrent leurs silhouettes. Les tournesols délaissés redoublèrent d’allégeance. Les chenilles limicoles délièrent leur langue.

«Bélitre, Gétalié, libellez les liaisons libérables, linéarisez les lignes égalitaires.»

Bouleversé, le couple licornien s’enflamme, mobilisant illico la foule animalière, la floraison estivale, les élans d’absolu. Ils allument les lampadaires, habillent les boulevards, fleurissent les palais, reculent les limites, sollicitent le meilleur. Ils déplacent les cumulus, éclairent la lune, frôlent les étoiles… Finalement horripilent les Immortels Olympiens mythologiques!

Lanternes, lampions, lucioles illuminent le couple ailé. Ils batifolent, folâtrent, libèrent les larmes sublimes. Mille lapis-lazulis emplissent le lagon limbique.

Jalousant le couple chevaleresque, les Olympiens sollicitèrent violemment la pluie diluvienne. Leurs ailes mouillées lestèrent les licornes. Alors, lentement, les loyales licornes libèrent leurs sanglots longs. Le violon automnal lance les allitérations plaintives. Musicalité, lyrisme verlainiens … Les Olympiens larmoient, louent les belles licornes.

Las, les Olympiens laissent les licornes là. La liberté luit alors; les limbes lentement s’éloignent. La lame écarlate tel le déluge souffle les palissades. La pluie lave les hostilités. Le soleil luit. Réconciliation possible?

«La clepsydre laissera écouler la temporalité diluée, l’oubli écartèlera les lobes mémoriels », déclara Gétalié illuminé.»

«La liberté délie les langues,  lança Bélitre. Abolies, les fables, les balivernes ! Parlons, dialoguons ! La parole libère la colère, verbalise les douleurs, abolit les conflits.»

 

COLLABORATEURS (par ordre d’implication)

@nathcouz @Aurise @georgesgermain @GilbertOlivier @Ecot_du_Silence @WinCriCri @verodamours @Aunryz @CarineNaudin @slyberu @cduret @Alex_Acou @tweetsynat

Lié à: le col des contrebandiers.

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Bélitre : nouveau défi de Twittérature

20 mai 2012

La twittérature est l’espace de tous les possibles. Mon amie, Monique Le Pailleur (@Aurise) sur Twitter a déjà proposé plusieurs aventures oulipiennes qui ont connu un vif succès. De concert avec elle, en ce beau congé des Patriotes, je vous invite à revisiter une autre figure de style, l’allitération, comme contrainte d’écriture.

Vous connaissez sans doute le célèbre vers prononcé par Oreste dans Andromaque «Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?». L’harmonie créée par la répétition de la consonne S accroît la musicalité des effets sonores. J’imagine la portée musicale d’un texte qui s’appuierait sur la répétition d’une même consonne dans chacun des mots du texte. Il me semble qu’un récit construit avec cette contrainte donnerait lieu à des trouvailles fort intéressantes.

Êtes-vous prêts à le relever?

Si oui, vous êtes conviés dès maintenant à coconstruire un texte suivi, dont tous les mots comportent obligatoirement la consonne L, selon le principe d’une histoire en chaîne, en inscrivant simplement vos gazouillis les uns à la suite des autres, mais surtout en tenant compte des gazouillis précédents pour maintenir la cohérence textuelle du récit en coconstruction.

 

 

Vous pourrez suivre l’avancement du texte sur Twitter sous le mot-clic #avecdesL et je publierai le texte au fur et à mesure en tant réel ici même.

J’espère que vous trouverez plaisir à ce jeu littéraire. Il vous suffit de  produire un seul gazouillis pour être reconnu  comme l’un des collaborateurs lors de la publication de cet écrit collectif.

Alors, comme l’alouette, gazouillons librement!

 

Voici le début :

Bélitre

Là-bas, le soleil luisait faiblement, avalant habilement les lendemains lumineux, éliminant lentement les coquelicots flamboyants. Bélitre, la licorne ailée, glanait les pétales éparpillés, blasons ridiculisés, banalisant l’idéal humilié.

 

 

Lié à: le col des contrebandiers.

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Entre contes et merveilles : le mot de mercredi

14 décembre 2011

Troisième jour du défi #tweetconte et …. un seul mot pour compléter la liste déjà dodue des mots préférés tirés des contes merveilleux.

Merci à donc @edithjolicoeur pour sa fidèle contribution quotidienne.

Vous trouverez la liste des mots trois jours classés ci-dessous par catégorie :

# Des personnages

  • un ogre
  • un crapaud
  • Schéhérazade
  • la marraine-fée (Cendrillon)
  • l’Empereur
  • une fée
  • une sorcière
  • un magicien
  • le maître-voleur (Frères Grimm)
  • le prince charmant
  • un ourson
  • un hérisson
  • le prince
  • une licorne
  • un roi

#Des objets

  • la robe couleur du temps (Peau d’Ane)
  • la chevillette (Le Petit Chaperon rouge)
  • le miroir
  • les cailloux
  • la potion
  • la baguette
  • le tapis volant
  • la pantoufle de « verre » ou de « vair »
  • les bottes de 7 lieues
  • les cheveux d’or
  • le pain d’épice
  • une clé
  • une aiguille
  • une citrouille
  • un pois
  • le nez (celui de Pinocchio)
  • un air

#Des lieux

  • la caverne
  • le bois dormant
  • la forêt enchantée
  • le château

#Des expressions

  • «Non,non, non par les poils de mon menton tu n’entreras pas.» (Le loup et les 3 petits cochons)
  • «Tire la chevillette et la bobinette cherra.» (Le Petit Chaperon rouge)
  • «Bibbidi-Bobbidi-Boo» (Cendrillon)
  • «Il était une fois»
  • «Abracadabra!»
  • «Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.»
  • «Je vais te manger.»

# Des actions

  • une épreuve
  • un sort
  • un charme
  • une formule
  • un voeu
  • un don
  • un bal
  • un maléfice
  • un sortilège
  • des pouvoirs magiques
  • éplucher
  • ensorceler
  • pleurnicher
  • chevaucher
  • dévorer
  • délivrer
  • s’égarer

#Des chiffres

  • 3 (Les Trois petits cochons)
  • 7  (des bottes de sept lieues du Chat botté)
  • 7  (Les sept petits biquets)
  • 1001 (Mille et une nuits)

#Une époque

  • minuit

 

 

On lâche pas!

À demain pour la suite.

 

 

Lié à: la pointe de Tardevant.

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Entre contes et merveilles : les mots du lundi

12 décembre 2011

Aujourd’hui, 12 décembre 2011, c’est le début de l’aventure #tweetconte :-)

Voici les mots qu’aujourd’hui 14 membres Twitter (@Aurise @Hugoline2 @PaquetFrancois @Multimot @EnfantsAmour @mapav8 @ph_dupuis @edithjolicoeur @carobegin @zecool @meme_aimee @tenirconte @celinerc @BrigitteProf @JoBanane) m’ont fait parvenir sous le mot-clic #tweetconte.

Je les remercie chaleureusement pour leur participation et je vous encourage à augmenter la banque de mots dans les jours prochains et ce, jusqu’à vendredi 16 décembre 2011 à 18 heures, en n’oubliant pas de mentionner la balise #tweetconte dans votre gazouillis.

Vous trouverez les mots classés ci-dessous par catégorie :

# Des personnages

  • un ogre
  • un crapaud
  • Schéhérazade
  • la marraine-fée (Cendrillon)
  • l’Empereur
  • une fée
  • une sorcière
  • un magicien
  • le maître-voleur (Frères Grimm)
  • le prince charmant

#Des objets

  • la robe couleur du temps (Peau d’Ane)
  • la chevillette (Le Petit Chaperon rouge)
  • le miroir
  • les cailloux
  • la potion
  • la baguette
  • le tapis volant
  • la pantoufle de « verre » ou de « vair »

#Des lieux

  • une caverne

#Des expressions

  • «Non,non, non par les poils de mon menton tu n’entreras pas.» (Le loup et les 3 petits cochons)
  • «Tire la chevillette et la bobinette cherra» (Le Petit Chaperon rouge)
  • «Bibbidi-Bobbidi-Boo» (Cendrillon)
  • «Il était une fois»
  • «Abracadabra!»
  • « Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants« 

# Des actions

  • une épreuve
  • un sort
  • un charme
  • une formule

#Des chiffres

  • 3 (Les Trois petits cochons)
  • 7  (des bottes de sept lieues du Chat botté)

C’est bien parti! À demain pour la suite.

 


Lié à: la pointe de Tardevant.

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L’invitation au voyage

17 avril 2011

Au terme de l’aventure collective du roman sans E, je prends quelques minutes pour faire le bilan de cette expérience de création, de collaboration et de plaisir. Vous pardonnerez le coq-à-l’âne de mes propos, ma pensée ne sera pas forcément très organisée… mais le temps me manque pour faire mieux.

Avant tout, je tiens à remercier Monique Le Pailleur (alias @Aurise sur Twitter) d’avoir eu cette idée, il y a six semaines et de m’avoir lancé cette invitation au voyage, voyage qui m’a plongée dans l’imaginaire des uns et des autres, voyage qui m’a fait vivre toutes sortes d’émotions, voyage qui m’a fait découvrir du pays et des cultures, voyage durant lequel j’ai beaucoup appris, et pas seulement sur le plan cognitif, mais aussi personnellement sur le plan humain. Je tiens aussi à remercier André Roux pour le choix des illustrations dans la publication numérique du roman. Enfin, je remercie chaleureusement toutes les personnes qui ont mis leur grain de sel dans Tourbillon puisque c’est le titre que porte désormais le récit publié sous le croisillon #romansansE sur Twitter :

@Aurise @AndreRoux @machinaecrire @georgesgermain

@nanopoesie @nathcouz @marteaudeux @marcottea @ JeanDore

@LiseLePailleur @Forgasm @dawoud68 @gtouze @sstasse

@jmlebaut @AlexRiopel @GilbertOlivier @julienllanas @AndreeCaroline

@JF_Giguere @gleblanc007 @kiwibruissant

@Lectrices_City @LesMetiers_net

Dans cette expérience où l’interaction entrait en jeu, même virtuelle dans ce cas-ci puisque certains co-auteurs du roman étaient pour moi des inconnus (je veux dire par là que je ne les ai jamais rencontrés pour vrai et que je ne connais d’eux que les quelques mots qui les présentent sur leur profil Twitter), j’ai été sensible à certains points qui relèvent de plusieurs ordres.

Le premier a modifié mon regard sur la création littéraire : la participation à l’écriture du roman m’a permis d’observer ce qui se passait dans le processus de création à plusieurs et j’en tire quelques observations sur le principe de négociation.

Une négociation sur la logique du récit

Il va de soi qu’en participant à l’écriture de ce roman, je m’étais fait un scénario dans ma tête de ce que pourrait être ou devenir l’histoire. J’ai eu la chance de pouvoir ouvrir le chapitre 2. J’avais alors imaginé un déroulement possible du récit à cet instant où je publiais le tweet qui initiait ce chapitre. J’avais prévu des péripéties même si tout cela n’était encore qu’embryonnaire et flou dans mon esprit. Je désirais que le récit aille là où MOI, je voulais le mener. Mais je n’étais pas seule dans cette aventure, et mes ambitions tyranniques ont été calmées bien vite. L’auteure, ce n’était pas MOI, c’était NOUS, c’était moi et les autres ou les autres et moi! Dilemme existentialiste… Bienvenue dans le monde de Huis Clos, car il fallait compter avec ces autres dont la personnalité, le style, le bagage culturel, etc. différaient des miens et avec lesquels je devais composer, auxquels il fallait que je me plie parfois, ne comprenant pas pourquoi  ils orientaient le récit dans telle ou telle direction, maugréant contre certains que j’accusais – à tort – de ne pas comprendre la personnalité d’un personnage ou d’insérer des péripéties saugrenues qui cassaient MON idée du récit. J’ai donc appris à lâcher prise. Une image s’impose à mon esprit tout à coup et je pense qu’elle traduit bien ce que j’essaie de verbaliser : il s’agit du roseau. Je me sentais comme un roseau, de plus en plus flexible au fur et à mesure que l’histoire progressait.

Je cherchais à utiliser les propositions des autres pour stimuler mon imaginaire et non plus plaquer ce que j’avais imaginé sans le concours d’aucun. Cela m’obligeait à aller plus loin, là où je ne serais jamais allée sans celles et ceux qui contribuaient à édifier le récit. J’apprenais ainsi à mettre ma créativité au service de l’histoire et non pas au service de mon égo. Quelle belle expérience d’humilité et surtout quelle richesse que ce partage et cette collaboration qui étaient d’autant plus difficiles à gérer que l’interaction ne se produisait que via les tweets, sans contact entre les personnes, donc sans possibilité de discuter entre nous de là où le récit pouvait aller ou… ne pas aller! Même si cela peut être considéré comme un inconvénient à cet égard, il reste que l’absence de communication et d’entente entre les co-auteurs a aussi créé des effets de suspense, d’attente et de surprise très appréciés.

Une négociation sur la matière du récit

Un roman, ce n’est pas que des mots qui s’alignent sur une page. Pour que les mots vivent, ils doivent s’incarner. Des personnages prennent donc vie et font que l’histoire prend tout son sens. Ce qui m’a fascinée dans l’écriture du roman, c’est la difficulté de mettre de la chair autour de ces personnages créés par les différents participants d’une part à cause de la contrainte de l’absence de la lettre E : il était très difficile, notamment, de qualifier le personnage féminin en raison de la règle d’accord en français. Cela obligeait à explorer d’autres avenues pour travailler la caractérisation, qui souvent malheureusement achoppaient ou étaient insatisfaisantes à mon goût.  D’autre part, la difficulté de caractériser les personnages était renforcée par le principe de co-écriture : j’ai une image très précise dans ma tête de qui sont Yorik, David, Lora, Nicolas et Arnaud. mais qui étaient-ils dans l’imaginaire des autres ? Comment concilier et faire coïncider ma vision et la leur? Comment créer aussi la cohérence des personnages quand aucune négociation sur ce qu’ils sont n’est possible autrement que par le truchement des gazouillis que chacun ajoute dans le roman? Fallait-il arriver à une certaine entente pour assurer la pérénnité des personnages ? Comment y parvenir? Tout en écrivant et en insérant ma vision des choses  et des personnages dans chacun de mes tweets, je me questionnais sur ce qu’ils allaient produire comme effet chez les autres auteurs : comment recevraient-ils mes idées et comment les exploiteraient-ils? Feraient-elles écho dans leur imaginaire ou sombreraient-elles dans un abîme?

Jeu et plaisirs de l’écriture

Outre les processus de création, je me suis laissée prendre au jeu et au plaisir que m’a procuré l’écriture du roman. J’aimais le matin voir où en était rendu le récit, quels éléments avaient été ajoutés par ceux qui, de l’autre côté de l’Atlantique ou durant leurs insomnies, écrivaient pendant mon sommeil. Parfois, une idée surgissait à la lecture des rebondissements apportés dans l’histoire et j’avais hâte de pouvoir insérer cette idée. Je me dépêchais alors de traquer et éliminer les E interdits pour vite publier à la suite de ce que j’avais lu et ce qui m’avait inspirée. Les quelques E que j’ai laissé passer sont d’ailleurs le résultat de cette hâte où j’ai négligé la relecture…

J’ai aussi vécu un autre plaisir, celui du partage autour des mots, de la langue, bien entendu avec tous les co-auteurs du récit, mais l’expérience qui fut pour moi la plus riche, ce fut quand mon fils de 7 ans, me voyant le regard perdu à la recherche de mots sans E pour continuer le récit, et lisant au-dessus de mon épaule le tweet que j’étais en train de rédiger, m’interrogea: «Qu’est-ce que tu fais, maman?

- Je cherche des mots dans lesquels il n’y a pas de E.

- … Pourquoi tu fais ça?

- Avec des gens sur Twitter, on écrit un roman et on n’a pas le droit d’écrire des mots qui ont des E.

Mon fils lit la phrase que j’étais en train d’écrire (il s’agirait de la dernière phrase du chapitre 5) : «Un garçon qui aurait pour nom..» et il poursuit : «Arnaud! Tu n’as qu’à l’appeler Arnaud, il n’y a pas de E dans Arnaud!» Sourire de satisfaction du fils et… de la mère ;-)

Je le félicite et j’inscris sa proposition dans la suite du gazouillis. Et puis, parce que j’ai vu l’étincelle de fierté qu’il y avait dans ses yeux à m’avoir aidée à écrire, je lui ai demandé de continuer : «Comment il est Arnaud? À quoi il ressemble?»

- Rigolo! rétorque-t-il du tac au tac. Et, en plus y a pas de E!

- Yeah! Super. On ajoute rigolo.»

Et là je me suis dit que le bonheur existait vraiment! Mon fils a plongé dans son imaginaire et, dans le grand bassin où nageaient tous les mots qu’il connaît et utilise, il est parti à la pêche pour en trouver qui n’avaient pas de E et qui lui permettraient de faire le portrait de ce bébé qui était né dans le récit. Ça lui a pris deux secondes pour rectifier une proposition quand il s’est aperçu qu’il y avait là deux E. Il voulait que son Arnaud ait les cheveux blonds, alors avec une candeur superbe, il a conclu : «Non, pas cheveux, il y a des E, on va dire poils, poils blonds, ça marche!» Nouveau sourire de  la maman :-)

Je lui ai donné ensuite un synonyme de bébé avec «poupon», ce qui lui a permis d’apprendre un nouveau mot et d’enrichir son vocabulaire. Et il a finalement proposé les adjectifs grand, coquin, gros et moi j’ai ajouté costaud en organisant les informations pour le résultat final suivant : «Un garçon qui aurait pour nom Arnaud, gros poupon aux poils blonds, grand, costaud, coquin, rigolo. » Bref,  j’étais aux anges…

Ce que j’ai trouvé de merveilleux dans cette complicité créée autour d’une phrase, d’un défi, d’un jeu, c’est qu’elle m’a permis de partager un de mes plaisirs favoris avec mon fils : écrire, jouer avec les mots, laisser libre cours à notre imagination, nous amuser, créer. Pour moi, ce fut magique et ça n’a pas de prix.

J’ai aussi pu constater la richesse de cet exercice sur le plan pédagogique. Si mon fils avait trouvé du plaisir à ce jeu, pourquoi ne pas l’imaginer se reproduire dans une salle de classe à plus grande échelle? Pourquoi ne pas penser exploiter l’outil en ciblant des apprentissages ciblés qui trouveraient tout leur sens et leur signifiance dans cet acte ludique et exigeant? Pourquoi ne pas repenser la classe de français comme un laboratoire de création qui engagerait, j’en suis persuadée, bien davantage les élèves dans leurs apprentissages?

En conclusion, dans Littérature, je trouve  «Lis tes ratures» et aussi «Lie tes ratures». Je pense que, durant ces six semaines qu’a duré l’aventure du roman sans E, nous avons souvent raturé, nous avons beaucoup lié, nous avons finalement créé avec ces ratures et ces liens un tourbillon, un mouvement qui, j’espère, en générera d’autres.

Lié à: la pointe de Tardevant.

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